• Jilda Hacikoglu

Dialogues entendants, une autre dimension des traductions

- Room fo'milk ?

- Euh… what ?

- Do you want room for milk ?

- …


Sorry, mais décidément, je ne comprends pas le lien entre du lait et une chambre, pour la serveuse à qui je viens de commander mon premier café à San Francisco. Je la regarde désespérée.

Elle prend alors le temps de m’expliquer que je peux « assaisonner » mon café avec autre chose (sucre, LAIT, cannelle, etc…) au minibar en self-service situé derrière moi… Et je comprends enfin qu’il s’agit de remplir le (déjà grand) gobelet de café, de manière à laisser un peu d’espace pour le lait si je compte en rajouter.


Exemple parfait du principe selon lequel en matière de traduction, il ne suffit pas d’avoir les bons mots pour s'entendre.


Il y a une foule d’implicites du quotidien, des habitudes locales, ou une tournure d’esprit impossibles à deviner sans un minimum d’explications. Tout ce qui fait dire qu’une langue étrangère ouvre un nouveau monde. Même au sein d'une langue, si les interlocuteurs ne sont pas du même monde d'ailleurs : que se disent un juriste et un maçon par exemple ? Ces implicites gagnent à être révélés pour que la communication passe...



Il n’y a pas que les mots, mais qu’y-a-t-il d’autre au juste ?


Passons sur l'aspect culturel que je viens d’évoquer, et voyons une illustration pas si fantasque qu’il n’y paraît : grâce à ma nièce qui est une fan accomplie de Queen, j’ai découvert l'existence de Polly Bennett, « movement coach » de Rami Malek sur le film Bohemian Rhapsody.


En réalité, c’est plus précisément une experte du mouvement.


Au-delà de la danse, cette artiste cible son travail sur le mouvement des performeurs de tous genres (acteurs, danseurs, chanteurs, et autres pratiquants des arts vivants…), pour incarner physiquement, par les mouvements les plus naturels et appropriés qui soient, l’œuvre qu’ils doivent interpréter sur scène.


Polly Bennett ne s’est donc pas contentée de visionner 1 000 fois le Live at Wembley de Queen, pour chorégraphier le jeu de Malek. Elle a surtout fouillé l’histoire de Freddie Mercury pour refaire à l’envers, le chemin d’où venaient ses gestes si particuliers.


Boxeur, coureur de fond, et joueur de golf, Freddie Mercury avait les réflexes de ces pratiques très physiques. Homosexuel qui s’est découvert sur le tard, sa relation aux autres a évolué dans le temps et ses mouvements ont évolué : il était beaucoup plus solide sur ses jambes sur sa deuxième partie de vie.


Tout cette histoire a déteint de manière spécifique sur la gestuelle scénique du chanteur phare de Queen.


Polly Bennett a donc trouvé ces chemins, mais encore fallait-il trouver comment les faire passer à Rami Malek, l'interprète de Mercury dans le film : trouver comment le faire dialoguer avec son personnage.


Mieux qu’un long discours, voici un court mais bel aperçu de ce qu’ils ont trouvé pour que toute cette science des mouvements de Freddie « passe »… Entre bulle géante, girafe et spaghetti, l’effet est assez parlant.


https://twitter.com/TheEllenShow/status/1058073591068016640?s=09


Entre ce que la sensibilité de Polly avait découvert de Mercury, et celle de Rami qui travaillait sur le rôle, il fallait un pont. Ce pont n’a sans doute pas contribué pour peu à la réussite de Malek, et du film au final. Nul besoin de s’étendre sur les origines de Mercury, de Malek, ni même la construction du film entre Etats-Unis et Grande-Bretagne sur un groupe so british. Vous l’aurez compris : ces ponts qui relient sont partout et de toutes natures.


Impossible de vivre sans, et sans doute sont-ils aussi la condition d’une vie réussie pour tout un chacun.

Pensez à Premier Contact, autre film illustrant de manière spectaculaire ce concept basique de la communication. A l'échelle planétaire.


L’homme est après tout un animal social et tous les ponts traducteurs sont bons pour lui.


Si vous vous demandez pourquoi je vous parle de cela, c'est parce qu'octobre approche : dans la tradition culturelle et religieuse des Arméniens, c'est le mois dédié aux Saints Traducteurs. L'identité arménienne est en effet tellement liée à sa langue, que les premiers de nos traducteurs essentiels restent célébrés tous les ans en octobre.


Salutaire rappel d'octobre, non ?


God Save the Translators of All Kind


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